Une demi-couronne

Grand final de la série des romans du « Subtil changement », « Une demi-couronne » est l’épisode de tous les dangers. Pour Peter Carmichael, bien sûr, qui se retrouve au cœur de complots qui rivalisent de perversion et d’imagination, mais aussi pour l’auteur qui doit parachever sa trilogie sans prendre le risque de voir l’ensemble couler.


Avant toute chose et pour comprendre mon propos je vous recommande – à défaut d’avoir lu les deux premiers romans – de lire mes chroniques de « Le cercle de Farthing » ainsi que de « Hamlet au paradis » qui offrent un point sommaire des deux premières aventures de Carmichael.

demiCouronneDenoelDix ans se sont écoulés depuis que Mark Normandy, le premier ministre, dans une manœuvre habile pour s’assurer de sa loyauté, a promu l’inspecteur Carmichael à la tête de sa propre agence policière. Désormais chef du « Guet », sorte de Gestapo revisitée à l’anglaise, l’ancien inspecteur se retrouve cette fois au cœur de manœuvres politiciennes et magouilles de pouvoir. Position idéale qu’il met rapidement à profit pour organiser au cœur même de l’organisation policière la plus puissante et la plus secrète, un réseau clandestin d’évacuation des juifs et de dissidents vers des pays beaucoup plus tolérants. Alors que lui-même s’apprête à sécuriser une conférence de paix qui s’annonce fort houleuse tant du côté des manifestations que du côté des délégations, sa pupille Elvira Royston, peaufine les derniers préparatifs avant sa présentation à la reine. Brillante et convoitée, la jolie jeune fille du regretté sergent Royston se prépare à intégrer la haute société. Sera-t-elle le point faible de Peter Carmichael ?

Ce dernier tome vient conclure la trilogie en proposant d’abord et avant tout la fin des aventures de l’ancien inspecteur. Jo Walton y reprend tout ce qui a fait la marque des deux précédents tomes : l’inévitable narration qui suit Carmichael, entrecoupée par le journal intime d’Elvira. Ce procédé garde la vigueur des premiers opus et fait avancer le récit plus sûrement encore qu’auparavant. Il s’agit même à mon avis du point le plus positif dans « Une demi-couronne ». Vif, plein d’entrain, le roman se déguste aussi confortablement que ses prédécesseurs, il se lit vite, très vite, presque trop et ce malgré le retour de Carmichael dont on découvre une intrigante nouvelle facette.

Une demi couronne de Jo Walton Chez FOLIO SF
Une demi couronne de Jo Walton Chez FOLIO SF

Tout ce qui fit la personnalité du « subtil changement » jusqu’à présent, se retrouve dans cette dernière histoire : du charme désuet du whodunit aux références littéraires et culturelles de l’Angleterre du milieu du XXe siècle. Le ton et la vivacité de la plume de Jo Walton demeurent. Cependant ce dernier opus, beaucoup moins consistant, se dilue dans une intrigue plutôt facile jusqu’à sa fin pour le moins conventionnelle, nous privant en partie du grand plaisir que les deux autres tomes nous laissaient miroiter.

En quelques mots ce roman qui jouit d’une ascendance favorable transforme juste l’essai. Surtout qu’en contrepartie des actions secrètes de notre héros, le temps vient pour lui d’assumer ses compromissions : une évolution dans le récit qui aurait pu, aurait dû, apporter le ressort désiré. Mais en empruntant au thriller cette surenchère du sentiment d’urgence, il y a trop de raccourcis, trop de pistes inachevées, jamais le roman ne s’élève au niveau du « Cercle de Farthing » ni de « Hamlet au paradis« .

 

 

Ainsi donc, avec l’achèvement des aventures de l’inspecteur Carmichael prend fin l’uchronie imaginée par Jo Walton. Distinguée par la réussite de son premier livre, « Le cercle de Farthing » la série n’est pas exempte de défauts, mais réussit le tour de force de combiner ce fameux charme désuet avec la pertinence d’un propos engagé. Un melting-pot compliqué, qui souffre de maints écueils : ellipses, accumulations de détails, utilisation abusive du cliché, voire de la caricature…Mais étrangement la « mayonnaise » prend plutôt bien et il se dégage un certain charme de cette surabondance. La narration trouve rapidement un rythme très prenant et l’écriture de Walton est une valeur sûre. D’autant que du récit plutôt léger ressort une ambiance qui fait incontestablement penser aux plus belles dystopies. Un propos parfaitement suggéré sur les sociétés qui s’enfoncent dans le fascisme.

Cependant, après un final rocambolesque et une chute attendue, je me suis senti pour le moins désappointé. La promesse d’une remarquable dystopie, d’un propos critique ou engagé, n’a finalement aucune chance de se concrétiser.


Le constat est rapide car si chaque tome a sa propre identité, que l’indépendance de chacun prime sur l’ensemble, on obtient trois romans quasi- distincts. La cohérence en est, à mon avis, mise en cause et sans la personnalité de l’auteur, l’intérêt se révèlerait plutôt limité. Mais il s’agit de Jo Walton et celle-ci possède une écriture si attrayante qu’elle séduit facilement.

Paradoxalement, en dépit de toutes les imperfections que j’ai pu relever au cours de cette lecture, j’y ai pris un plaisir simple, enfantin, j’ai bien aimé cette trilogie. Et si mon plaisir fut un brin naïf il n’a jamais été coupable. Il s’agit à mes yeux d’un texte qui n’a pas l’envergure de « Mes vrais enfants« , mais qui sait nous charmer et nous faire oublier une bonne part de ses insuffisances.

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