Un pont sur la brume

En comparaison de ce qui se fait chez les anglo-saxons, la novella est un genre boudé par les éditeurs Français. C’est pourtant une forme propice à l’expérimentation et des pépites telles qu’« Un pont sur la brume » en sont la preuve. Kij Jhonson dompte ce format court avec une maestria qui m’a laissé extatique face à l’atmosphère et à la tonalité de ce mini roman.


 

Le Belial', Une heure lumière, 2016
Le Belial’,
Une heure lumière,
2016

Lorsque Kit Meinem d’Atyar arrive à Procheville sur les rives du tumultueux fleuve de brume, c’est pour reprendre la maitrise d’ouvrage du plus grand pont jamais construit au-dessus de la brume. Son savoir et son expérience en la matière en font assurément l’homme de la situation. Commence alors cette formidable entreprise qui permettra enfin de relier les deux rives, rapprochera les deux parties de l’empire et mettra un terme aux périlleuses traversées en bac. Ces mois de chantier sont pour Kit, un temps affairé à jongler entre les impératifs du pont et ceux de la cité, des moments de compromis qui s’accompagnent, pour son plus grand plaisir, d’une plongée dans la vie des quelques personnages qui croisent son chemin.
Bien plus qu’une aventure immobile, il s’agit d’une aventure intérieure. Le récit tout entier est teinté par l’état d’esprit et les émotions de l’architecte. Ainsi l’état de grâce que vit plus ou moins consciemment Kit nous touche très vite. Cette métamorphose qui est en cours est le gène dominant de la novella. Pas de sentiments aventureux, pas d’épisodes circonspects ou hasardeux, mais au contraire une fable onirique subtilement teintée d’une douce nostalgique.

Dans cette ambiance magique, douce et feutrée, l’équilibre mis en œuvre par Kij jhonson est simplement remarquable, à l’image de l’univers qu’elle imagine comme décor. Un univers très peu développé qui s’avère à la fois intriguant et propice à toute sorte de spéculations. Cette concision engendre un côté mystérieux et la sècheresse des détails de cette toile de fond préserve le récit de tout parasite superflu. On peut aller jusqu’à noter que les quelques digressions que se permet l’auteure adviennent avec un incroyable à propos. Opportunes, elles apportent un éclairage à l’histoire, rythment le discours et comblent même quelques vides chronologiques.
Inutile d’insister plus, au vu de sa nature et de sa courte taille, j’ai déjà l’impression d’en dévoiler trop.

On ne trouve aucun accroc dans l’enchainement des événements, ni dans les ellipses ni dans la prose. Et comme tout cela s’emboite à merveille, la lecture en profite pleinement, se révèle remarquablement fluide et participe grandement à l’avènement de ce climat unique.

 


C’est d’une façon réellement anodine et pourtant limpide, que Kij Jhonson maitrise si parfaitement la forme de la novella. Car pour autant que le texte soit court, le sentiment de satiété, lui, est bien là à l’issue de la lecture. Un bravo donc pour ce qui est à ce jour, la novella qui m’a le plus enchanté.

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