Tau Zero

Quelques chroniques dithyrambiques, mais aussi le battage élogieux de l’éditeur, m’avaient depuis longtemps interpellé, alors, quand l’occasion s’est présentée, je me suis rapidement laissé tenter. Et il me faut bien reconnaître que ma part « amateur de hard science » a été enchantée, que l’épopée inter-galactique possède tout le romanesque nécessaire pour soulever l’enthousiasme et que la galerie des personnages brossée/brossés (si on parle de personnages) par Poul Anderson agrémente délicatement cette fresque pittoresque. Suis-je, pour autant, prêt à souscrire à cette affirmation qui intègre « Tau Zéro » parmi les meilleurs romans de S.F.?


 

Tau Zero de Poul Anderson
Le Belial’,
2012

Trois siècles de balbutiements à la conquête de l’espace ont tout de même permis la mise au point d’un mode de transport pour les voyages au long cours. Après l’exploitation du système solaire, déjà deux missions ont portées leurs fruits vers le reste de la galaxie. Et le Leonora Christina, fleuron de l’industrie spatiale, s’apprête à franchir 30 années-lumière avec à son bord un équipage comptant précisément cinquante personnes réparties de façon égale entre les deux sexes. Composée pour partie de personnel naviguant, mais surtout de scientifiques, cette petite communauté s’embarque pour le système Bêta Virginis où tout laisse supposer qu’ils trouverons une planète propice à l’installation humaine. Bien plus qu’une mission d’exploration, voici la première expédition de colonisation aux confins de la galaxie.

Alors que le voyage s’entame sous les meilleurs auspices, que la vie à bord a déjà pris des allures de routine, la traversé d’une nébuleuse va causer la défaillance totale des systèmes de ralentissement. Détourné de sa trajectoire, prisonnier d’une accélération constante, le Leonora Christina est condamné à s’enfoncer toujours plus loin et toujours plus vite dans l’espace interstellaire. Un seul incident et voilà la mission définitivement compromise, sans aucun retour possible.

Du moteur Busar à l’effet relativiste, toute la partie scientifique de ce roman est en réalité l’ossature même du récit. La nature du moteur, la vitesse du vaisseau et ses implications relativistes ainsi que physiques sur le voyage de nos colons sont le point de départ évident du synopsis de Poul Anderson. Piégés dans leur incroyable astronef, définitivement coupés de leurs racines terrestres, mais instruits et capable de comprendre, de calculer l’ensemble des possibles et le devenir de leur vaisseau, les passagers vont connaitre des jours sombres. Des mois de doutes, des années d’une vie sociale corrompue par cet état de fait inéluctable où chaque instant passé à bord les éloigne un peu plus d’une issue favorable.

Tau Zero de Poul Anderson illustration de Manchu
Pocket,
2015

Si hard science semble antinomique avec Sens-of-Wonder, Poul Anderson dans ce « Tau zéro » réussit une combinaison des plus brillante. Passionné par les plus grandes avancées en physique quantique et astronomie, l’auteur excelle à présenter et décrire les procédés qui font l’ossature même du récit en une vulgarisation non seulement accessible, captivante mais aussi attachante, le récit respire son engouement. En effet, nous sommes en présence d’un formidable conteur qui vous emmène à sa suite, celle du vaisseau et celle des restes de la mission au travers de cette odyssée intergalactique. Anderson ne nous raconte pas l’histoire des passagers mais bien celle du Leonora Christina, celle de cet interminable voyage dans le cosmos qu’il ponctue de bribes, d’instants choisis, de fragments de la vie à bord. Ce patchwork qu’en d’autres circonstances j’aurais trouvé bien piégeux, trouve ici, dans le contexte de cette épopée galactique une tonalité presque froide, altière, qui sied délicieusement à cette fresque. L’alliance subtile de l’épopée humaine et de la croisade galactique, la distance qui en découle fait écho à la démesure de l’univers, renforce à chaque chapitre la plongée dans un néant assourdissant et magnifie ce space opéra.


 

Ce roman assez court qui nous raconte pourtant beaucoup, qui possède cette tonalité assez froide et laisse bien peu de place à l’action, est néanmoins une réussite romanesque, par la seul force de l’écriture de Poul Anderson, par son talent. Un roman qu’on ouvre et qu’on ne referme qu’après le point final. Roman majeur du genre, « Tau zéro » est admirable par l’ensemble de ses qualités nombreuses et remarquables et ce malgré son âge, il ne vieillit pas. Je me suis réjoui de cette lecture, que je recommande sans modération et, oui, je souscris amplement et l’intègre à mon panthéon des Space Opéras. Il s’en faut même de peu, peut-être d’un peu de magie, d’un brin de fantaisie ou d’une once de folie, pour sombrer pleinement dans le chef-d’oeuvre.

3 commentaires Ajoutez les votres
  1. Étrange idée que d’opposer frontalement Hard SF et Sense of wonder. En général, lorsqu’on parle de ce dernier, les noms qui reviennent en premier, à part ceux des pionniers du « vieux » Space Opera (Van Vogt, Stapledon, etc), sont ceux de Clarke (cycle Odyssée de l’espace), de Stephen Baxter (cf le cycle des Xeelees -et Exultant- ou Évolution) ou de Poul Anderson, donc, pour Tau Zero. Or dans ces trois derniers cas, ce sont à trois œuvres ou auteurs de Hard SF auxquels nous avons affaire. De plus, sur un plan conceptuel, je ne vois pas du tout en quoi l’exigence de plausibilité ou l’emphase sur la partie « science » de « science-fiction » de la Hard SF serait incompatible avec le sens d’émerveillement, de vertige ou d’épiphanie qui définit le SoW, bien au contraire.

  2. Entièrement d’accord avec toi. Tau Zero est une lecture indispensable pour l’amateur de l’imaginaire – et même les autres . Le seul point qu’il faut prendre en compte c’est qu’il n’y a pas de l’action et que cela peut paraître un poil aride.
    Question Hard-Sf c’est tout à fait abordable aussi!

  3. @ Apophis
    Et bien,… et bien tu as entièrement raison. Pourquoi les opposer? Je suis ouvertement partisan de cette emphase pour la partie « science » de science-fiction. Cependant certains détails me poussent à penser que l’image de roman plus froid colle encore trop souvent à la Hard Science. Mais il me faut là être tout à fait honnête et reconnaitre que je suis loin d’avoir autant lu que toi, et je suis bien content de comprendre que si j’ai cette impression c’est qu’il me reste le meilleur à découvrir.

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