Suréquipée

Certes le rapport de l’homme à sa machine est déjà le sujet de quelques romans. Le grand J.G. Ballard lui-même avait érotisé le lien à la ‘Déesse’ automobile dans son sulfureux roman « Crash ! ». Le roman de Grégoire Courtois n’en est pas moins une remarquable découverte.


Folio SF, 2017
Folio SF,
2017

Cette courte anticipation nous mène à l’orée du XXIIe siècle, alors que la surpopulation, la sous-alimentation et la recherche technologique tentent de jouer une même partition. Cependant la société enfin consciente n’en reste pas moins cette inépuisable société de consommation. L’industrie automobile y prospère en jouant la carte de l’éthique. En précurseur, French Motors sort la Blackjag, petit bijou révolutionnaire issu de la génétique, qui en prenant le meilleur au règne animal, pousse la mécanique vers les oubliettes. Son formidable géniteur, le professeur Fransen, est si sûr de sa création qu’il est persuadé que les enregistrements de bord permettront d’en découvrir plus sur l’énigmatique absence d’Antoine. Antoine est l’heureux possesseur du tout premier exemplaire, celui-là même qui servit au professeur pour toutes ses démonstrations à la presse. Mais Antoine a mystérieusement disparu alors que son couple se déchirait depuis des mois.

Si cette très grosse nouvelle a un postulat de départ dans le monde de la S.F., elle tient surtout d’un fait de société des plus terre à terre. Mais ici tout se joue sur l’ambiguïté : l’ambiguïté d’interpréter une entité conçue sans parole et sans langage, l’ambiguïté des archives choisies, mais surtout l’ambiguïté des rapports entre l’homme et sa machine, que ce soit le créateur ou le possesseur.

Cette enquête des moins orthodoxe est une pépite. D’un côté, le point de vue narratif : Grégoire Courtois choisit de nous donner à découvrir les enregistrements de

Le quartanier, 2015
Le quartanier,
2015

la Blackjag, et uniquement ses souvenirs à la manière du déchiffrement d’une boite noire. Un point de vue unique, neutre et froid qui sournoisement va perdre de son indifférence. De l’autre côté, l’histoire d’Antoine, de sa famille, de son couple puis finalement de son attachement à sa Blackjag. Les annales tortueuses d’un couple déchiré, par l’incompréhension mutuelle.

Mary Shelley et Stephen King ne sont jamais très loin, néanmoins ces références vivaces se diluent doucement dans la lecture car l’écriture est exemplaire. Le développement du roman tout comme son discours prend, grâce à l’adresse de l’auteur, une dimension prestigieuse. Le style limpide et percutant de Grégoire Courtois en expert du suspense nous prend aux tripes, joue avec nos sentiments contradictoires. Attachement et dégout se partagent le ressenti de ce roman addictif que l’on déguste jusqu’à la dernière ligne.


Un roman court et plutôt abrupt qui joue assurément dans la cour des grands. C’est un plaisir et un très bon moment de lecture et je rejoins Pascal Godbillon l’éditeur de Folio SF sur ce coup de cœur. Populaire à plus d’un titre « Suréquipé » mérite pleinement sa place dans une collection poche et pourquoi pas aussi chez l’autre collection Folio au cœur de la littérature contemporaine ?

5 commentaires Ajoutez les votres
  1. j’ai pris beaucoup de plaisir et j’espère que tu en prendras autant. Et surtout rassure toi cela ne parle pas vraiment de bagnole.

  2. Ce bouquin me fait assez envie. On m’en a parlé il y a quelques mois en café littéraire, et je l’avais déjà noté. La personne qui me l’avait présenté s’était par contre défoulé sur le sexisme supposé de ce bouquin, estimant que la personnification de la voiture en femme allait trop dans la caricature. Qu’en as-tu pensé ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *