L’inclinaison

Encore une incursion dans l’archipel du rêve, Encore un Christopher Priest flirtant avec l’irréalité, Encore une extension de son monde fantastique qui chaque fois réussit l’exploit de nous fasciner, et toujours ce même bonheur. L’inclinaison est un jalon de plus dans cet univers fantastique et fantasmagorique initié avec La fontaine pétrifiante. Là où fantastique et onirique se mélangent en un somptueux adjuvant, nous découvrons les tribulations du grand compositeur Alessandro Sussken, aliéné par la magie des îles.


 

inclinaison
Denoël, lunes d’encre, 2016

Issu d’une famille de musiciens, Sussken, compositeur de renom, est fasciné par les îles depuis son plus jeune âge, depuis le jour où par la fenêtre du grenier il découvrit ces trois îles qui font face à sa ville natale. Cette découverte marqua définitivement notre héros et dès le début de sa carrière, c’est en regardant la mer et en fantasmant sur les îles qu’il réussit ses oeuvres musicales. Cependant il est avant tout un continental et plus encore, natif de Glaund, pays belligérant dirigé par une junte militaire qui a établi un intraitable état de siège. C’est donc des années plus tard et alors que sa carrière bat son plein que son obsessionnelle curiosité sera enfin satisfaite grâce à une magistrale tournée de concerts, de promotion de la musique glaudienne à travers l’archipel.

Découvrir les îles sera une révélation, une parenthèse enchantée mais le retour au pays va s’avérer catastrophique…la ligne de faille qui marque définitivement sa vie : l’incroyable, l’incompréhensible défaillance du temps qui est survenue alors qu’il était absent lui a volé sa vie. Si son statut de grand compositeur n’est nullement entaché par cette distorsion du temps, impossible de réparer tout ce qui touche à sa vie privée. Et si le Alessandro s’efforce de se reconstruire une vie en Glaund, l’archipel, l’artisan de son malheur qui reste l’objet de toutes ces incompréhensions l’attire inexorablement.

Tout comme le pouvoir des îles, l’écriture de Priest est douce, lente et impitoyable, car jamais elle ne vous lâche. Depuis ses débuts Christopher Priest s’est illustré par sa plume redoutable qui sert toujours à merveille son propos. Ici, -comme dans tout l’univers de l’archipel du rêve- elle joue encore plus le jeu de la nonchalance insulaire et des voyages maritimes, allant jusqu’à se faire complètement oublier au profit de la narration. Et en artisan conteur, le grand Priest transfigure ce roman nonchalant en une aventure dramatique et tumultueuse.

Voici un roman aux qualités indéniables digne de tous les textes de son auteur et qui joue la carte du fantastique bien plus que de la SF. Un roman où la réalité louvoie. Un roman qui explose les carcans du genre et qui a tout pour dérider les plus septiques lecteurs, les indifférents aux littératures fantastiques. C’est Le genre d’ouvrage qui réjouit autant les fans que les néophytes.