L’homme qui mit fin à l’histoire

En renouant avec une certaine tradition d’engagement politique, présent dans les gènes des romans SF, Ken Liu frappe un grand coup -et les éditions du Bélial’ par la même occasion- avec cette novella. Texte court qui en une centaine de pages et sous ses airs de fiction d’anticipation dénonce les atrocités de la seconde guerre mondiale.


Le Bélial' Une Heure-Lumière 2016
Le Bélial’
Une Heure-Lumière
2016

Tout commence avec la mise au point d’un procédé quantique permettant de revoir n’importe quel instant du passé mais de façon unique. Un procédé révolutionnaire qui permet de revivre en témoin privilégié chaque instant de l’Histoire. Néanmoins chaque partie visionnée devient définitivement inaccessible. Vient ensuite le couple d’où partit la polémique : Evan Wei historien d’origine chinoise et Akemi Kirino physicienne d’origine japonaise. Deux scientifiques sensibilisés à la tragédie de l’unité 721 et désireux d’attirer l’attention sur les horreurs et les exactions qu’y commirent les japonais pendant la seconde guerre mondiale. C’est justement dans ce camp de prisonniers chinois qu’ils vont lancer les tests de ce procédé révolutionnaire. S’en suit inévitablement un imbroglio politique entre le Japon et la Chine, ainsi que les autres puissances qui, comme les Etats-Unis, se préservent de s’impliquer outre mesure dans ce débat historico-idéologique. Et comme les choses vont souvent de pair, toute la sphère des historiens et des scientifiques s’engouffre dans une controverse autour de la légitimité et de la méthodologie.
En déflorant un peu plus l’intrigue que ne le fait la quatrième de couverture -qui laisse à penser qu’il s’agit d’une aventure de hard SF- je voulais recentrer mon propos sur l’essence même de ce texte : son sens critique.

Construit comme un documentaire « L’homme qui mit fin à l’histoire » est une novella remarquablement menée, limpide et agile. Le choix narratif se révèle idéal : tel des extraits d’un tout, les nombreux passages semblent en rupture franche les uns avec les autres et laissent pourtant place à une compréhension innée des tenants et des aboutissants. Ce documentaire fait fi du superflu, va à l’essentiel grâce au brio de son auteur qui veut nous immerger au cœur de cet épisode barbare de l’histoire : les abominations de l’unité 721, son traitement dans l’histoire et le silence politiquement correct qui l’entoure.

Le phénomène Ken Liu, ce novelliste de talent, est suivi et attendu outre-Atlantique comme ici, en France. En seulement quelques mois cette novella atypique jouit d’une très solide réputation dans le microcosme SFFF (Science Fiction Fantasy Fantastique). Sa lecture m’a par ailleurs inspiré un parallèle singulier, mais pas si étonnant. Au cours des années 2000, sont parus en France un petit nombre de romans graphiques qui ont défrayé la chronique et qui ont abolit momentanément les frontières qui entourent traditionnellement le genre (« Persépolis », pour n’en citer qu’un). « L’homme qui mit fin à l’histoire » possède ce potentiel tant par son côté défricheur que par son étonnante accessibilité. En effet le génie de l’auteur réside dans sa capacité à rester captivant alors qu’il aborde un thème aussi grave et à lancer de nombreuses pistes de réflexions critiques. Il exécute cela sans jamais tomber dans aucun des écueils de l’exercice. Avec beaucoup d’intelligence il conserve la neutralité que n’ont pas ses personnages, et son traitement des témoignages, des éléments glanés donnent à l’ensemble des protagonistes ou des factions un traitement proche, sinon similaire.
A t-il d’ailleurs envisagé lors de la rédaction tous les thèmes qui affleurent à la lecture de sa novella, car en seulement 100 pages ce documentaire imaginaire et cependant infiniment réaliste canalise un grand nombre de polémiques. Il en ressort une très forte impression de dextérité mêlée au trouble tenace de tout ce que l’on apprend.


Bien qu’il ne soit que très modérément romanesque « L’homme qui mit fin à l’histoire » est l’exemple parfait de ce que j’imagine n’appartenir qu’au monde de la nouvelle ou de la novella : prendre une idée -et le lecteur avec- et la manipuler à volonté, en exploiter la substantifique moelle et ce sans aucune fioriture. En somme, une aventure littéraire brutale, implacable et renversante.

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