Les monades urbaines

Célébrer l’oeuvre de Robert Silverberg semble aujourd’hui une évidence. Ce maître de la SF, infatigable romancier nous a réjoui de nombreuses et fascinantes fictions et le court feuilleton, « Les monades urbaines », illustre en tous points mes propos.

Considéré comme un classique dès sa publication française en 74, il peut s’enorgueillir d’avoir traversé les décennies, d’avoir bravé les outrages du temps et d’être encore éclatant de popularité.


Robert Laffont, 1974 1976 et 1978, épuisé.
Robert Laffont,
1974 1976 et 1978,
épuisé.

A L’aube du XXIVème siècle les monades, fruits d’une incroyable utopie, s’élèvent vers le ciel et hébergent des centaines de millions d’habitants. La population mondiale, qui a déjà atteint les 75 milliards d’individus, ne devrait plus connaitre de ralentissement dans sa formidable croissance avant longtemps. Acculées, à quelques pas de la catastrophe écologique, condamnées à changer au plus vite leur façon d’exploiter la planète, les civilisations humaines décidèrent de libérer la surface pour l’attribuer à une agriculture intensive. Elles imaginèrent alors les monades: des tours de milles étages concentrant toutes les activités en leur sein. Haute de 3 km, chacune est régie par une organisation simple, hiérarchique et idéale permettant la cohabitation harmonieuse, bien qu’en vase clos, d’une population avoisinant les 100 000 âmes : une population débarrassée de nombreuses taches ainsi que de l’attachement matériel et une population aux mœurs libres et épanouis.

C’est au coeur de la monade 116, en tous points identique aux autres que se déroule ce feuilleton. Chaque épisode y suit un unique protagoniste, nouveau à chaque épisode, mais relié aux autres par un subtil jeu de liens sociaux.

J'ai lu, 1979, 1986, épuisé.
J’ai lu,
1979, 1986,
épuisé.

Chaque épisode nous dévoile ainsi un peu plus cette société parfaite, qui s’avère finalement fade et sans relief. Chaque épisode pénètre plus profondément la vie dans les monades et gratte le vernis de cette si belle utopie…révélant une sournoise contre-utopie. Une institution qui ne laisse aucune place pour l’individu, face à la masse. Une société où le doute est rééduqué et les asociaux éliminés. Un phalanstère où le sexe débridé et sans tabou conduit à l’aliénation du peuple.

La sobriété de l’écriture est pour grande partie la clé de la réussite et constitue assurément l’élément intemporel du roman. Ajoutée au ton ouvertement détaché et à la trame descriptive elle joue faussement l’oeuvre sociologique : vecteur de cette dystopie qui s’est faite si discrète au court de la lecture et qui apparait frappante dès que l’on referme le livre achevé. L’organisation hiérarchique et toutes les règles tacites au service du conditionnement prennent alors un accent universel, cosmopolite et oppressant.

 


Le livre de poche, 1989, 2000, 2005, épuisé
Le livre de poche,
1989, 2000, 2005,
épuisé
Robert Laffont, pavillons poche, 2016
Robert Laffont,
pavillons poche,
2016

Véritable critique des sociétés normatives, d’une efficacité redoutable, Les monades urbaines est une pépite aux reflets acerbes et aux atours merveilleux. Ce roman qui ne figure pourtant qu’au panthéon des oeuvres de genre allie avec une adresse subtile et magistrale, l’anticipation romanesque et la vision critique. Une lecture qu’on voudrait voir aux côtés de « 1984 » ou « le meilleur des mondes ».

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