Le Déchronologue

Ma lecture du « Déchronologue » intervient longtemps après la bataille, et n’en déplaise à ses détracteurs ce roman désormais auréolé d’un grand prix de l’imaginaire, d’un prix Bob Morane, d’un prix européen Utopiale, d’un prix du lundi et accessoirement d’une jolie version poche chez Folio -SF, va tenir aujourd’hui sur mon blog une place de choix. Car, oui, « Le Déchronologue » est pour moi un vrai beau coup de cœur.


 

La Volte, 2009
La Volte,
2009

Le journal du capitaine Henri Villon nous rapporte les errances d’un flibustier charismatique mais pétri de contradictions. C’est sur la mer des Caraïbes au cours du XVII ème siècle que notre bonhomme exerce ses talents de bandit ainsi que son petit commerce. Ces îles regorgent, pour qui sait les chercher, de ces merveilles venues d’un autre temps, ces « Maravillas » tout droit débarquées du futur. De fantastiques trésors que notre bon capitaine affectionne particulièrement, et même beaucoup trop. Il serait prêt à s’en damner. Son aventure a d’ailleurs tout d’un pacte avec le diable et le place inexorablement en première ligne face à des anachronismes, à des paradoxes temporels qui semble ne plus vouloir s’arrêter. Piégé dans une nasse dont il ne saura évidemment pas s’extirper, trop fasciné par le phénomène et les personnages qui semble en posséder les clefs. Dans cette mer des Caraïbes, territoire espagnol depuis déjà un siècle, les prétentions des anglais comme des français, voir de toute la flibuste, mais aussi des populations indigènes, permettent toujours quelques perméabilités de circonstance dans le jeu des rivalités. C’est là justement, au cœur de ces capricieux auspices, que Villon se révèle être l’homme providentiel à la bonne étoile salvatrice. Autour de lui, les choses changent et les gens tombent, beaucoup lui restent cependant fidèles à l’image de ses équipages qui lui demeurent loyaux. Car, certes avec Villon ils peuvent s’enrichir si vite, mais c’est la personnalité du sieur qui envoute assurément. Le capitaine Henri Villon, ce commandant atypique, ce sympathique pirate, ce sanguinaire au grand cœur est la figure tutélaire du récit.

 

Folio SF, 2011
Folio SF,
2011

Ce roman fantastique qui sent si fort la poudre à canon, le rhum des îles et les alizés s’avère meilleur encore dans l’immersion historique et nous emmène respirer les embruns d’un autre siècle avec un brio, une gouaille opportune, une justesse et un à propos tant dans le choix des mots que des contextes. Un baptême, une plongée au cœur de la flibuste, de la piraterie et de la conquête des Amériques.
Mais « Le Déchronologue » reste surtout un véritable roman SF: le paradoxe temporel est une petite bombe à retardement, une spirale infernale, une exponentielle dramatique. L’affluence progressive des anachronismes ne doit rien au hasard, et le roman bascule doucement et irrémédiablement d’un somptueux récit historique à une folle uchronie.

 

Stephane Beauverger s’est fait oublier depuis la publication de ce récit, et pourtant, avec seulement la trilogie « Chromozone » et « Le Déchronologue« , il s’est durablement illustré sur les tablettes de la SF française. Un très joli talent de conteur, une remarquable plume, agile et truculente, étayent assidument notre plaisir. Avec ce roman on se laisse porter par un abord rutilant, le récit ronronnerait presque, mais Beauverger est plus subtil que cela et mêle bonds narratifs et paradoxes temporels dans un exercice stylistique qui est l’autre moteur du roman. Et c’est aussi un des talents du livre qui permet de prendre son temps, qui autorise à se poser quelques instants entre chaque chapitre car non, le découpage n’est pas innocent, il a un but, et sans en dire d’avantage je peux affirmer que « Le Déchronologue » n’aurait pas la même saveur sans son séquençage atypique.


 

Seul maître à bord, Beauverger arraisonne le lecteur, témoin consentant de cet audacieux braquage fait à la grande histoire des Caraïbes, le déracine pour finalement le laisser dériver, enamouré dans les volutes de la flibuste. Assurément, « Le Déchronologue » est un grand moment : épique à souhait, fantastique à la juste mesure, déroutant juste ce qu’il faut et surtout totalement attachant.

2 commentaires Ajoutez les votres
  1. Du coup je suis franchement très heureuse de l’avoir dans ma PAL (depuis trop longtemps). J’adore les romans qui sentent la poudre à canon et aussi l’aspect paradoxe temporel
    Merci!

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