Le cercle de Farthing

De Dick à Priest en passant par Len Deighton ou même Robert Harris, imaginer une issue alternative à la seconde guerre mondiale est une idée qui inspire décidément beaucoup les romanciers. Dans cette veine, la trilogie du subtil changement, qui s’ouvre avec « Le cercle de Farthing », est présentée comme un Policier uchronique. Je crois qu’il s’agit en réalité d’une très sombre dystopie, négligemment cachée sous le vernis d’une enquête policière flegmatique.


Le cercle de Farthing, de Jo Walton chez Denoël Lunes d'encre
Denoël,
Lunes D’encre,
2015

Lucy, fille de Lady et Lord Ething, s’attira les foudres de sa mère et la réprobation de son entourage lorsqu’elle épousa David Kahn, riche banquier, sans titre, et surtout de confession juive. La chose était déjà difficilement envisageable dans l’aristocratie anglaise mais elle l’était plus encore au domaine Farthing, siège officieux et emblématique de ce courant politique ultraconservateur délicatement nommé « cercle de Farthing ». Souvent mise à l’écart, Lucy supportait pourtant d’autant mieux cette situation qu’en plus d’incarner l’antithèse de son autoritaire et manipulatrice génitrice, son époux David avait été l’indéfectible compagnon d’armes de son frère défunt, ce qui ne faisait que renforcer ses sentiments à son égard. Lorsqu’à quelques jours d’un grand remaniement ministériel, une fastueuse réception réunit l’ensemble des troupes et des sympathisants au Domaine, une fois n’est pas coutume, Lady Ething avait convié sa fille Lucy et son mari. Mais le dimanche matin, alors que l’ambiance de la fête n’était pas tout à fait retombée et que les invités séjournaient encore pour quelques heures dans l’immense demeure, on trouva Lord Thirkie assassiné dans la suite qui lui était allouée.

Le temps est venu pour l’inspecteur Carmichael de Scotland Yard d’entrer en scène, missionné au domaine Farthing pour faire la lumière sur l’assassinat de Lord James Thirkie. Héros de la « paix dans l’honneur », celui-là même qui obtint avec Rudolf Hess un cessez-le-feu avec les armées du Reich, puis une paix définitive. Un homme qui pouvait prétendre à un grand avenir politique. Poignardé, fardé de rouge et affublé d’une étoile jaune, dans une mise en scène grossière qui désigne directement juifs et communistes, coupables présumés de ce complot politique. Bien que tout accuse David Kahn, le gendre de Lady Ething, Carmichael, lui, soupçonne dernière cette mascarade des choses beaucoup plus subtiles. Mais dans ce cercle de pouvoir, véritable nid de crabes où les secrets sont légions, l’inspecteur, malgré son statut, marche sur des œufs.

Sous ses airs de huis-clos, le roman de Jo Walton se partage en deux récits parallèles mais bien distincts. A travers une alternance invariable, chapitre après chapitre, l’enquête de Scotland Yard répond au journal de Lucy Kahn. Les parties écrites à la troisième personne du singulier s’opposent à celles qui sont présentées à la première personne, sans pour autant se contredire. Elles se répondent dans un inépuisable ballet. Ce procédé redoutablement efficace pour rythmer le récit produit ici, en plus, une puissante alchimie. Si Walton ne nous révèle pas tout, le lecteur en sait vite, grâce à la finesse de cette alternance, plus que Lucy, ou Carmichael. Mieux, on devine à quel point le discours policé de tous ces politiciens est totalement éloigné de leurs véritables aspirations. L’on prend conscience de la portée et du poids sur l’opinion publique de tous ces secrets d’états et de toutes ces machinations.

Le cercle de Farthing, de Jo Walton chez Folio SF
Folio SF,
2017

En commençant le roman par des digressions qui, en réalité, n’en sont pas, Jo Walton, campe le personnage de Lucy à la fois rapidement et admirablement. A l’image de ce détail anodin et cependant significatif, l’ensemble du roman est parfaitement construit. Écrit avec une grande adresse, il se déguste, plus encore, il se dévore. Une plume vive et dynamique qui multiplie les petits détails parsemés au cours du récit : un peu de Julian Fellows, un peu de Robert Harris, quelques personnages historiques et beaucoup de l’Angleterre Elisabéthaine d’après-guerre.

Il est facile de retrouver des ressemblances, des points de convergence avec bien des œuvres littéraires. Si cela confine à une certaine confusion des sous genres, cela, en revanche possède un certain charme. Cependant, si l’on trouve tant de « déjà vu », c’est avant tout par volonté de coller à la vraisemblance historique, de renforcer la cohérence de la trilogie car il ne s’agit pas réellement d’hommages, de clins d’œil ou d’autres références délibérées. Parfois, tout de même, Walton en fait un peu trop et la surenchère de petits détails s’approche dangereusement du cliché, heureusement pour elle, tout s’insère à merveille dans un récit qui, lui, est tout à fait maîtrisé. Alors si le whodunit annoncé n’est pas de la partie, si la personnalité de l’inspecteur a peine à s’étoffer c’est que cette enquête n’est qu’un prétexte. Ce roman excelle dans la mise en place de l’ambiance ; celle du huis clos bien sûr, mais surtout celle de l’Angleterre si particulière. Une ambiance délétère que rien ne semble pouvoir endiguer à l’ombre du voisin fasciste.


Fort de toutes ces qualités « le Cercle de Farthing » est un roman séduisant qui introduit fort bien cette trilogie en suscitant l’envie. L’envie d’en savoir plus sur cette autre Angleterre car la justesse de la vision de Walton fait tout même froid dans le dos. Comment nier ce constat bien amer : l’opinion publique se manipule si facilement. Et le lecteur dans tout cela ? se laissera-t-il faire aussi facilement?

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