Latium 1

Comparable au Western, chargé de décors et de clichés aussi démesurés que l’espace est aride, le Space Opéra, théâtre d’intrigues complexes, se situe toujours plus ou moins ouvertement dans la réécriture des mythes et légendes. Ce sous-genre de la SF codifié et connoté intéresse peu le large public, il accueille pourtant en son sein des romans incroyables qui, font montre de qualités prestigieuses. « Latium » lauréat du Grand prix de l’imaginaire 2016, est l’un de ces phénomènes éditoriaux, car celui que certain considère comme un objet marketing est avant tout un formidable objet littéraire.


Denoël, Lune d'encre, 2016
Denoël,
Lune d’encre,
2016

Lorsque Plautine est extirpée de sa veille ancestrale, les millénaires s’écoulent depuis l’Hécatombe : cette apocalypse, cette extinction définitive de la race humaine contre laquelle l’homme tout comme les incroyables intelligences qu’il créa ne purent jamais lutter. Les millénaires se succèdent et les IA orphelines, nourrissent leur chimère : le retour de l’homme. L’empire humain désormais abandonné aux mains d’un petit nombre de Noèmes Supérieures, des intelligences artificielles omniscientes, dotées de capacités miraculeuses et d’une puissance surnaturelle. Supérieurement intelligente celle-ci ne souffre que du « Carcan », une loi génétiquement ancrée dans leur nature logicielle qui leur dicte la préservation de l’humain (ainsi que des êtres vivants qui s’en approchent). Plautine fait partie de cette caste supérieure où chaque IA s’est érigée en gigantesque nef interstellaire. Elle, qui fit le choix d’une veille volontaire en attendant le retour des maitres, est celle qui captera le mystérieux signal. Perplexe et prudente Plautine préviendra son ancien allié Othon, l’extirpant d’un exile forcé où il manigançait son retour triomphal.
Les contraintes qu’impliquent ces retrouvailles vont immédiatement mettre en exergue les contradictions incarnées par ces semi-dieux mécaniques et accélérer les processus d’anéantissement à l’oeuvre dans ce monde post-humain. Marquant avant même l’entame du second tome la folie qui guette ces machines en l’absence de leurs maitres, engoncées dans un cadre tout aussi périmé qu’anachronique.

En transposant le Latium antique à l’empire galactique dominé par l’humanité, Romain Lucazeau revisite la politique et la culture romaine dans l’espace interstellaire. Un empire stellaire où domine la philosophie pythagoricienne, réminiscence de l’antiquité adoptée par l’humanité au seuil de son extinction. Un empire stellaire menacé à son tour par les hordes barbares. Le contexte, donc, mais aussi les personnages, forts de leur filiation cornélienne, ancrent la dramaturgie dans la tragédie grecque. Ajoutons le lyrisme dont il fait preuve, et le roman de Lucazeau se place sur deux niveaux : il s’agit autant d’un Space opéra que d’un Opéra spatial.

La narration elle-même n’est pas innocente tant le sentiment tragique y est omniprésent. Avec force détails, l’auteur déploie toute une mythologie pour cet empire « anthropique ». Le positionnement de chaque élément de l’action dans un ensemble semble indiquer que rien n’arrive au hasard. Othon et Plautine seront ils maitre de leurs destins? Là, alors que chaque réflexion, chaque dialogue est poussé, décortiqué, chaque action est pensée, mise en abîme, ce qui est exceptionnel c’est que le roman n’en devient jamais fatiguant, lassant ou même pompeux.
Et si la construction est méthodique, l’écriture est surtout implacable et sous des atours feutrés elle dégage cette aisance qui rend la lecture si légère. Une fluidité d’autant plus surprenante qu’elle comprend de nombreux détails narratifs. Le plaisir est bien là, servi à chaque instant par l’étonnante limpidité de ce roman progressif, qui ne se désunit jamais à l’alternance des scènes descriptives, des dialogues et des scènes d’actions.

Au cours de ma lecture de «  Latium », j’ai très rapidement pris du plaisir, et il ne m’a fallu que quelques pages pour m’habituer à la densité du texte, aiguiser mon esprit afin de ne laisser passer aucun détail dans la profusion des éléments qui permettent de planter le décor de ce péplum galactique. Tant et si bien que j’ai parallèlement beaucoup surfé, désireux de découvrir toutes les chroniques et critiques que je pouvais trouver au sujet de ce roman. Même si j’étais conscient que cela pouvait à tout moment déflorer et mettre à mal tout les efforts de l’auteur pour mettre en place la dramaturgie, l’intrigue ou tout simplement gâcher mon plaisir. Il n’en a rien été. Cependant j’ai été plus que surpris de constater (et c’est pourquoi je fais cette parenthèse) à quel point toutes les références dans lesquels Lucazeau a plongé son roman ont pu gêner la lecture de tant de blogueurs. Fidèle à l’essence même du Space-opéra « Latium » se nourrit autant des Mythes antique que des classiques du genre, exactement comme le firent justement ses prestigieux ainés. Pour ma part, c’est aussi cet ancrage dans le genre qui s’ajoute à ce qui m’a tant séduit dans cette lecture : une magistrale ode au genre riche de références et d’hommages.


Quelles que soient les éventuelles faiblesses de ce premier opus, Il s’agit bien d’une mise en place «  exceptionnelle » qui fait de «  Latium » un roman remarquable. S’il m’était donné de lire un Space Op de cette qualité, ne serait-ce que deux ou trois fois par an, je serais, ma foi, un lecteur comblé. D’ailleurs, une fois ces lignes achevées, je cours chez mon libraire me procurer le second.

Pour aller plus loin…

 

Voici quelques blogs qui parlent de ce tome 1 : Lecture 42, Albedo, Blog-O-Livre, le culte d’Apophis, Quoi de neuf sur ma pile?, Lorkhan et les mauvais genres.

5 commentaires Ajoutez les votres
  1. Tu me donnes presque envie de le relire. Un grand roman ! 🙂

    Par contre, je ne sais pas comment tu fais pour allé voir les chroniques pendant la lecture. Personnellement, je ne lis pas les chroniques avant d’avoir écrit la mienne, j’ai trop peur de me faire influencer.

  2. Oui, c’est vrai que c’est très risqué. En réalité c’était une première et je ne recommencerai certainement pas.

    Je viens de lire « Latium » alors que cela fait déjà des mois que je découvre à son sujet du bon et du moins bon. Et impossible de ne pas repenser à tous ces mots lors de la lecture: une petit voix sournoise au fond ma tête me soufflait sans cesse « que disait untel à ce sujet ? ». J’ai rapidement craqué, et relu ces chroniques qui m’avaient marqué et dans la foulée je suis allée un « peu » plus loin…Heureusement pour moi cela n’a pas changé mon plaisir. Mais c’est vraiment périlleux.

  3. C’est bien vu cet Opéra de l’espace! Je suis globalement en accord avec toi sur tous les points. Peut-être que n’ai-je pas eu le plaisir de lecture aussi intense que toi.
    J’évite également de lire des critiques en même temps que ma lecture.

    Une très belle mise en place.

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