L’adjacent

« L’adjacent » ou les pérégrinations solitaires d’un héros presque ordinaire aux confins de la réalité, nous rappelle que la lecture d’un roman de Chrisopher Priest est, et reste une expérience fascinante. Lui seul possède cette magie qui rend des récits sombres ou mélancoliques aussi mystérieusement fantastiques, et quelques soient les similitudes qui les rapprochent les unes des autres, chaque expérience en « Priestie » est à la fois si proche et pourtant si unique.


L'adjacent de Christopher Priest chez Denoël
Denoël,
Lunes d’encre,
2015

Meurtri par la disparition de sa femme et par le voyage retour depuis l’Anatolie vers le Royaume Islamique de Grande Bretagne, Tibor Tarent redécouvre sa vie ou plutôt découvre ce qu’est devenu son pays pendant son exil. A l’absence de sa femme vient s’ajouter le poids d’un royaume mutilé par un climat déchaîné ainsi que par un terrorisme implacable. Impossible pour lui de reprendre sa vie tant qu’il n’aura pas été faire un rapport sur la mission humanitaire à laquelle participait Mélanie, sa femme. Rapport qui implique de ressasser cette disparition dramatique dans un attentat terroriste. Une explosion qui n’a rien laissé, sinon une empreinte triangulaire au sol, et qui implique pour Tibor un deuil d’autant plus difficile. Alors qu’à bord d’un véhicule blindé alloué à l’ONG qui le prend en charge depuis le décès, un nouveau long et fatiguant trajet s’annonce. Hanté par des cauchemars et de sombres pensées, Tibor se surprend à détailler la silhouette de la passagère assise devant Lui. Mais scruter et même prendre en photo cette femme voilée qui montre tous les signes extérieurs des sphères du commandement, cette femme qui exhale pouvoir et privilège, risque de l’exposer directement à la mainmise de cette puissante inconnue.

Le récit de Tibor Tarent est entrecoupé d’autres récits parlant d’autres solitaires en d’autres époques et dans d’autres lieux. Un magicien anglais missionné sur les aérodromes alliés de la première guerre mondiale, un très jeune mécano de l’aviation britannique au cœur de la seconde guerre…et quelques portraits supplémentaires viennent compléter le panorama du roman. Au cours du récit, le pessimisme qui imprègne les premières pièces du puzzle laisse doucement, presque imperceptiblement, place à quelque chose de beaucoup plus mystérieux, de bien plus optimiste, mais tout aussi prégnant. Chaque partie s’affranchit de celle qui la précède par une rupture franche dans un découpage savamment orchestré par Christopher Priest, cette fois, un brin retord.

L'adjacent de Christopher Priest chez Folio SF
Folio SF,
2017

Bien plus qu’un puzzle, « L’adjacent » est le Rubik’s Cube des thématiques chères à l’auteur. Ici, le lecteur assidu, (mais aussi celui plus occasionnel) des romans « priestiens », reconnait rapidement les divers thèmes majeurs, revit des expériences étrangement semblables. Tout cela s’assemble en une logique élaborée, qui malgré ses atours abscons s’illustre par l’audace de l’auteur et aussi et surtout par cette incontournable plume, ce sens unique du fantastique, cette marque de fabrique reconnaissable entre mille. La construction alambiquée se dénoue volontairement à la lecture, et joue beaucoup sur la nostalgie des précédentes. Certes, ce n’est pas le seul liant du roman ni même le principal, mais il fait partie de ceux qui donnent la tonalité majeure. C’est pourquoi le roman peut vite donner l’image d’un melting-pot de l’ensemble de l’œuvre, d’un best-of, or cette apparence sert autant qu’elle dessert le roman. Intentionnel ou pas, cela est, à mon avis, autant rédhibitoire pour le néophyte que séduisant pour le lecteur déjà conquis.

Si ma chronique laisse à penser que le roman s’annonce compliqué, et bien c’est inexact, car au-delà de ce bémol, « L’adjacent » est comme toujours avec Christopher Priest une lecture à part, une immersion dans cette ambiance magistralement nébuleuse qui cueille et transporte. Comme toujours la narration jouit du talent que celui-ci déploie invariablement. Par sa plume magistrale, ou par les univers uniques qu’il construit, Priest est un enchanteur qui déroule toujours le tapis rouge pour son lecteur, quelle que soit la nébulosité de l’intrigue. Hors ce roman ne fait pas exception.


En retrouvant la plume de Christpher Priest, mais aussi ce goût marqué de « déjà lu » je n’ai jamais boudé mon plaisir. Or, si je ne suis pas certain que ce roman-ci puisse constituer une porte d’entrée dans l’œuvre de l’auteur (ce n’est d’ailleurs pas celui que je conseillerais le plus), il a cependant totalement comblé mes attentes qui sont très élevées dès qu’il s’agit de lui. Ici le terme de « Best-of » est inadapté, car l’adjacent est bien un roman inédit, il s’agit plutôt d’une piqûre de rappel : certainement la piqûre de rappel la plus agréable qu’il m’ait été donnée.

Un commentaire Ajoutez les votres
  1. J’avoue que je ne sais pas encore si je le lirai – ou pas- ce roman de Priest. En attendant, peut-être pas dans l’immédiat.
    Ta critique est fantastique et sert à elle seule de piqûre de rappel. 🙂

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