La parabole du semeur

Les éditions Au Diable Vauvert ne s’y sont pas trompées en éditant à nouveau « La parabole du semeur », il s’agit bien d’un roman indispensable de leur catalogue SF. Fruit des années 90 (sorti aux USA dès 1993), ce roman d’anticipation humaniste illustre la vision d’Octavia E. Butler, romancière SF et femme engagée.


J'ai lu, 1995
J’ai lu,
1995

Dans un futur proche, aux abords de Los Angeles, une petite communauté s’est organisée à l’intérieur des murs du quartier, frontière protectrice du bidonville qui l’entoure. La crise aux USA, le réchauffement climatique, la corruption galopante ont conduit de nombreuses régions comme la Californie jusqu’au chaos, ou du moins à quelque chose qui s’en approche chaque jour un peu plus. Le prix de l’eau, la pénurie de travail rémunéré ainsi que l’apathie des pouvoirs publics ont ressuscité une surenchère quotidienne de violence où les plus forts pillent les plus faibles. A l’abri des Murs, Lauren se prépare au désastre. Voici un peu plus de quinze ans que cette fille de pasteur baptiste observe et analyse le monde qui l’entoure avec acuité et discernement. Elle sait qu’il lui faudra fuir, que seul le Nord peut encore représenter un espoir. Elle sait aussi que la religion, grâce à la cohésion qu’elle représente, reste le dernier espoir de recréer une société. Lucide, elle ne croit ni dans les croyances de son père ni dans aucune des autres religions et se met à rédiger sa propre doctrine. Un credo simple où l’entraide est le seul précepte et la thèse réduite à un unique fondement : « Dieu est changement ». Somme des réflexions de Lauren, son évangile incarne tant l’amer constat de la catastrophe à venir que l’utopique espoir de l’adolescence. Un véritable moteur pour cette jeune femme forte et dynamique qui chaque jour se prépare à la fuite. Une fuite inévitable et qui interviendra bien sûr trop tôt.
C’est par le prisme de son journal que nous apparaissent les tribulations et les états d’âme de Lauren. Le parallèle entre les événements qui jalonnent sa vie d’adolescente et l’évolution de son projet, de sa vision, s’articule en récit quasi-linéaire très facile à suivre, mais très brut, une représentation sans concession de la décadence.

Au Diable Vauvert, 2001
Au Diable Vauvert,
2001

« La parabole du semeur » joue instantanément sur la sensibilité du lecteur. Grave, parfois pesant, le livre ne se quitte pourtant pas facilement. Car si l’ambiance peut vous prendre aux tripes, la lecture s’avère immédiatement addictive. L’écriture d’ Octavia E. Butler incline bien sûr à cette boulimie. Simple, rapide et direct, le style n’est pourtant pas pauvre et affirme admirablement les sentiments exacerbés de Lauren. On se délecte de l’aventure de cette jeune héroïne qui plus est de tout ce que cette plume réussit à transmettre.

La pertinence de « La parabole du semeur » confère à ce récit entre anticipation et post apocalyptique (et vision prophétique) une saveur particulière. Un roman d’aventure qui s’enracine dans les convictions de l’auteur. Même si elle est remarquablement amenée, la personnalité christique de l’héroïne ne pèse pas lourd face à la portée critique de l’ouvrage. Il s’agit bien d’un récit romanesque et en aucun cas d’une charge politique, écologique ou sociale. Butler est d’une clairvoyance et d’une perspicacité manifeste. Ces qualités transparaissent bien sûr dans sa dénonciation du racisme ou de la place de la femme -manifestations qu’elle ne connait que trop bien en tant que femme noire vivant dans l’Amérique de la seconde partie du XXème siècle- mais bien au-delà. Les errances de Lauren dans une Californie déchue sont autant d’occasions de se pencher sur les inévitables échéances de nos sociétés capitalistes, de manière non pas réaliste mais lucide. Lucide et tangible.


Bien que le style ne puisse être remis en cause puisqu’il participe de l’ensemble, c’est bien le coté tangible du récit qui lui confère son statut de très grand roman de SF. Il s’agit même d’un exemple typique de légende romanesque dont la dramaturgie porte en son sein l’objet d’une réflexion cruciale, voire même d’une nécessaire et catégorique critique sociale et politique

Au Diable Vauvert, 2017
Au Diable Vauvert,
2017
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