Hamlet au paradis

Ce deuxième tome de la trilogie du subtil changement, « Hamlet au paradis », marque le retour à cette Angleterre qui, sous l’influence du Reich voisin, s’enfonce doucement mais sûrement dans le fascisme et l’antisémitisme. Cela dans un nouveau récit distinct du premier, au point que la lecture des deux pourrait s’envisager en sens inverse sans jamais souffrir de l’inversion chronologique -j’écris d’ailleurs cette chronique en m’appliquant à ne rien dévoiler pour tous ceux n’auraient pas lu le premier : « Le cercle de Farthing » dont vous pouvez retrouver la chronique ici-. 


Hamlet au paradis de Jo Walton chez Denoël- Lunes d'encres
Denoël,
Lunes d’encre,
2015

Quittons donc la campagne anglaise pour nous retrouver à Londres, et plus particulièrement au cœur de sa vie culturelle, dans le milieu théâtral, où l’inspecteur Carmichael se voit confier une nouvelle affaire. Après l’enquête Farthing les hommes de Scotland Yard se rendent sur les lieux d’une déflagration qui a détruit la maison et la vie de l’actrice Lauria Gilmore. Cette explosion qui ne doit rien à un engin oublié des raids allemands du blitz, mais bien à une bombe artisanale laisse planer le doute sur le passé de la comédienne. 

L’évènement est d’autant plus troublant que l’actrice principale du « Hamlet » où devait se produire miss Gilmore, Viola Lark, est elle-même sollicitée par sa sœur et son oncle dans un appel à l’aide bien mystérieux. Viola ne saisit pas de suite les tenants et aboutissants de leur convocation, quand elle réalise enfin que l’explosion est liée à cette représentation du drame shakespearien, et en premier lieu à son invité d’honneur : Adolf Hitler en personne, elle tente de fuir au plus vite, mais il est déjà trop tard pour elle. 

 

Pas de huis-clos, cette fois-ci Londres est le terrain de jeux de Jo Walton. On change de lieux, de protagonistes et d’enquête, cependant celle-ci, comme dans le premier opus, est entrecoupée par le journal de Viola Lark. L’auteur poursuit ce procédé introduit dans « Le cercle de Farthing », alternant sans discontinuer deux points de vue narratifs, point de vue externe de l’investigation et celui interne de l’actrice. Elle réussit même, dans la mesure où cela est possible, à en renforcer l’effet grâce à un méticuleux découpage de l’action. 

Hamlet au paradis de Jo Walton chez Folio SF
Folio SF,
2017

Le retour de l’inspecteur Carmichael et de son adjoint le sergent Royston, incarne la liaison entre les deux romans. Car la rupture entre les deux est franche et l’on trouve autant de différences que de ressemblances. Et si le rythme du récit est calqué sur le premier, l’ambiance qui en était le point fort ne joue, cette fois ci, plus le même rôle. L’atmosphère pesante, délétère imposée dans le premier semble acquise et Walton n’insiste plus vraiment. Ainsi le climat qui en découle s’étiole par moment. De par la nature de l’enquête qui quitte les sphères du pouvoir, ou par la cadence des répétitions théâtrales, on ne retrouve plus le même sentiment d’irréparable. Walton en profite pour s’intéresser un peu plus à l’inspecteur et en fait cette fois le personnage principal. L’objet du récit passe doucement, presque imperceptiblement de l’investigation à la personnalité de l’inspecteur. A mi-roman, elle a définitivement tourné le dos au whodunit, pour un récit plus linéaire qui lui permet d’illustrer plus sûrement l’uchronie et même d’appuyer sur la dystopie : cette Angleterre est clairement fasciste, alliée d’un troisième Reich qui règne sur la plus grande partie de l’Europe.  

 

A mon goût plus équilibré que le précèdent roman, « Hamlet au paradis » jouit de toute la qualité de l’écriture de Jo Walton. Adresse, précision, tout le savoir-faire de l’auteur fonctionne parfaitement ici. La rupture avec la première enquête ne dépayse pas du tout, au contraire, les nombreuses références alimentent constamment le récit et lui donne ce ton si particulier –comment ne pas voir dans la famille Larking un clin d’œil aux sœurs Mitford. Ainsi l’association de ces deux premiers romans prépare le grand final : La mise en place s’achevant sur l’avènement d’un totalitarisme fasciste, quasi-librement consenti par les masses manipulées. 


 

Fort de ses différences ce deuxième opus enfonce le clou de l’uchronie mise en place avec « Le cercle de Farthing », entretient la dystopie, et laisse le lecteur impatient de comprendre la volonté de Jo Walton dans le troisième et dernier tome de la trilogie. Reste-il encore un espoir dans cette vision bien sombre?   

Un commentaire Ajoutez les votres

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *