Gagner la guerre

Non, la Fantasy n’est pas seulement un ramassis de page turner truffés de créatures fantasques, dévolues à gonfler des bouquins déjà assommants au synopsis aussi plat que le papier sur lequel on les imprime. Non, le synopsis de la Fantasy ne se résume pas à un jeune garçon condamné à sauver le monde du mal absolu. Non, la Fantasy ne se limite pas à la production de sagas américaines. Car heureusement notre petit frenchie de Jaworski fait sauter tous les verrous de ce genre sclérosé avec « Gagner la guerre », un roman fleuve, épique, picaresque et gouailleur.


folio sf, 2011 et 2015.
folio sf,
2011 et 2015.

Résumer en seulement quelques lignes cet opulent roman semble presque impossible et sera assurément réducteur. Cependant, les tribulations de ce mauvais garçon de Benvenuto ne nécessitent pas de grandes explications pour obtenir l’adhésion.
Impliqué dans quantité d’histoires louches, mouillé jusqu’au cou dans les dessous du pouvoir, cette caricature de crapule au grand coeur écrit et nous offre à lire ses mémoires sauf-conduit pour s’assurer contre toutes vengeances ou règlements de compte éventuels. Homme des basses oeuvres du Podestat Leonide Ducatore, notre narrateur possède en effet un passé des plus troubles. Enfant des rues, ancien spadassin, bretteur émérite et désormais assassin de la guilde, il appuie les pires manoeuvres du politicien. Et grâce à son aisance dans tous les milieux, accomplit taches, mandats et besognes comme peu d’autre. Mais sa réussite n’a sans nul doute d’équivalent que sa malchance, et le bougre s’avère aussi malin dans les bagarres que naïf dans les complots.
A travers son truculent journal, Don Benvenuto Gesufal nous invite à revivre avec lui les événements qui commencèrent avec la victoire navale de la République sur le royaume de Résine. Envoyé dans le plus grand secret dans le royaume pour y négocier une reddition des plus spéciale, il en revint meurtri physiquement, piégé par son passé et plongé un peu plus au coeur des intrigues du pouvoir.

Les moutons électriques, 2009, 2010, 2013 et 2014.
Les moutons électriques,
2009, 2010, 2013 et 2014.

Un récit fourmillant de détails fantasques, souvent cocasses, donne le ton des aventures de notre narrateur.

Ce roman fleuve est si foisonnant qu’il nous réjouit chaque instant de sa lecture par sa richesse et son équilibre. Une réussite rare qui se joue sur tous les plans. Le vieux royaume comme toile de fond, Cuidalia la somptueuse cité aux accents de renaissance italienne où pullule complots et jeux de pouvoir pour le développement et l’action du scénario et pour finir un héros exquis : tout s’accorde à merveille sous la direction de Jaworski. Le soin apporté à la conception s’avère ici le ferment d’un succès énorme qui ne s’est toujours pas démenti depuis 2009 et sa première parution. Et cette fortune tient bien sûr de ce parfait accord, mais elle doit aussi énormément à cette langue jargonnesque qui fait passer l’argot pour de l’érudition. Oui, la prose de Don Gesufal / Jaworski, fleurie, forte d’un vocabulaire foisonnant, abondamment assaisonné du langage des rues, n’est jamais un obstacle, elle illustre son propos d’une justesse et d’une éloquence incroyable. Voilà la très grande force de son récit.


Folio SF, 2015.
Folio SF,
2015.

Au delà de la réussite de ce roman, de la découverte d’un auteur exceptionnel qui a déjà eu droit à tant d’éloges, il est important de souligner le travail de petits éditeurs – ou au moins de ceux qui n’ont pas de grands moyens- qui font leur métier avec passion et nous gratifient de lignes éditoriales somptueuses. Moi qui avais mis de coté toute la Fantasy faute d’en trouver une digne de ce nom, je sais désormais où j’irai en chercher à nouveau.

Un commentaire Ajoutez les votres
  1. Un magnifique roman. Pour moi c’est le meilleur roman de fantasy français (voir du monde ?, je vais me faire des ennemis) qui m’ait été donné de lire.

    Jaworski a un énorme talent, mais ça j’ai du le dire 100 fois déjà.

    Ta chronique va donner envie de le lire à d’autres, même 8 ans après sa sortie ! Moi en tout cas, j’ai envie de le relire 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *