Dans la forêt

La publication française, 20 ans après sa parution aux États-Unis peut expliquer en partie la douceur nostalgique de ce roman, mais il y a plus. Une prose douce, tendre et belle, une inventivité remarquable, une justesse du ton font de ce récit survivaliste aux accents post apocalyptique une petite merveille. Il n’en fallait pas moins pour lancer une collection « nature writing ».


Gallmeister, Coll. Nature Writing, 2017
Gallmeister,
Coll. Nature Writing,
2017

Redwood, petite bourgade de la Californie du Nord, sombre dans un profond marasme sans espoir de retour. La crise sans précédent qui touche l’Amérique du nord amène doucement mais sûrement le pays vers des pénuries sans fin : le téléphone et toutes les communications mais aussi l’électricité et l’essence se font si rares que d’étape en étape ces absences deviennent immuables et l’isolement total. Arrivent alors le manque et les privations pour les populations, puis les épidémies et la peur. Le cours de la vie s’arrête pour laisser place à la résignation. A une cinquantaine de kilomètres de là, au cœur de la forêt, deux sœurs, Nell et Éva vivent cette expérience en cercle clos, seules face à la nature. Seules dans la maison que leurs parents avaient choisie si retirée, elles s’efforcent d’attendre le retour à la normale.
Quand leur mère fut emportée par un cancer, les premières pénuries se faisaient déjà sentir, mais la douleur et le chagrin qui anesthésiait leur père leur masquait la nature réelle du trouble qui touchait le pays, les laissant même inattentives, dans un état inadéquat d’apathie lorsque leur père mourrait à son tour accidentellement.
C’est par le journal de Nell que nous découvrons ce récit, et par la même ses attentes, ses humeurs et ses états d’âmes. Elle qui a toujours été studieuse se livre avec force détails, nous menant au gré de ses vicissitudes, dans ce récit statique et passionnant. La vie des deux sœurs, leurs histoires, leurs passions mais aussi leur relation se découvrent à travers la déliquescence de la société. Une déliquescence à laquelle la forêt apporte un filtre si particulier : un salut probable à la condition d’un retour aux sources.

Flirtant avec des thèmes chers à la science-fiction comme l’anticipation et le post- apocalyptique (peut-être même un brin d’uchronie) « dans la forêt » est avant tout un roman sur le retour à la nature. La civilisation se meurt entraînée par toutes les pénuries, mais tout cela a lieu loin, à distance, hors de la forêt. Et si l’espoir de revoir l’électricité est illusoire, la forêt et l’isolement sont les plus grandes protections pour ces deux sœurs.

Inutile de tergiverser, « dans la forêt » est un très beau roman! Une beauté qui tient par un équilibre bluffant entre l’harmonie et la violence de la nature, entre la complicité des deux protagonistes et la crudité de leur isolement, entre la plume enchanteresse de Jean Hegland et l’intensité de cette prise de conscience.
La narration qui aurait pu s’avérer hétéroclite par sa nature de journal personnel, par la variation des thèmes et des états d’âmes, jouit au contraire d’une très grande constance. Elle donne même une telle unité au récit, que celui-ci se teinte d’un romanesque dont peu d’écrits de ce genre peuvent se vanter. Maintenant le lecteur sous sa coupe, immergé dans la forêt aux côtés de Nell, Jean Hegland nous promène dans son monde ombragé, captif et impatient.


Avec « dans la forêt » l’apocalypse prend un étonnant virage poétique et contemplatif. Et même s’il joue sa partition loin des territoires traditionnels du post-apocalyptique, au cœur d’une littérature contemporaine mainstream, voici un roman que j’aimerais conseiller à tous ou tout du moins aux plus contemplatifs d’entre nous.

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