Comme un conte

La découverte de « Comme un conte » fut pour moi une incursion dans les univers féeriques qui emportent rarement mon adhésion.  A priori et doutes se sont rapidement envolés tant ce récit est loin de l’image que je me faisais jusqu’alors de Graham Joyce. A peine onirique, aux antipodes du fantasmagorique, ce roman a tout de même un pied bien ancré dans le fantastique et pas seulement celui des contes. 


 

Comme un conte de Graham Joyce, chez Bragelonne, 2015
Bragelonne,
L’autre Bragelonne,
2015

Il aura fallu précisément vingt ans pour que Tara sonne de nouveau à la porte de ses parents. Portée disparue, pleurée et supposée morte, la voici qui fait irruption dans la vie routinière de sa propre famille, le soir de Noël, ajoutant du mystère à la confusion de la situation. Cependant si ses parents s’enchantent du retour de leur enfant prodigue, Peter, son grand frère, entend obtenir une explication et il a bien du mal à ne pas céder à une colère froide qui l’habite depuis trop longtemps. D’autant que peu de choses semblent se tenir dans ce retour. A commencer par l’allure juvénile que Tara possède encore. On croirait qu’elle a toujours 16 ans comme lorsqu’elle disparut sans laisser de traces. Il faudra donc quelques jours pour que Tara tente de s’expliquer avec Peter. Mais le constat est catégorique : celle-ci raconte n’importe quoi : Tara ne se serait absentée que six mois, coincée dans un coin de forêt avec des êtres différents, dans une bulle inaccessible aux mortels non invités… Bref, elle arrive tout droit du pays des fées. 

 Puisque que l’explication est abracadabrantesque, c’est la santé mentale de Tara que l’on va mettre en cause, elle devra confronter son histoire à un psy; un vieux briscard de l’analyse qui prend le cas de Tara pour un défi à son travail et son intelligence. 

Folio SF, 2017
Folio SF,
2017

Bien plus que l’histoire de Tara, « Comme un conte » est avant tout le récit d’un retour au pays. La mise en abîme des joies, des peines, des incompréhensions et des tensions que vingt années de séparation ont inévitablement engendrées. Un épisode à part dans la vie de tous ces protagonistes, croqués avec soin par Graham Joyce. Celui-ci, avec beaucoup de talent, réussit à développer ses personnages, à leur donner vie ainsi qu’un caractère on ne peut plus cohérent et ce avec une redoutable économie de moyen.  S’il sait dépeindre les états d’âmes, il effleure tout juste les personnalités profondes. Assurément nous ne sommes pas ici dans un roman de Dostoïevski. Cette affaire n’en est pas moins une aventure crue, au déroulement terre à terre. Toute l’histoire de Tara, tous ses dires se voient implacablement remis en cause par le docteur. Autant d’explications cartésiennes qui invariablement ramènent le récit sur le plan de la rationalité et qui cependant questionnent. Alors que chacun reste à sa place, que petit à petit le récit de Tara s’étiole, qu’il perd de la consistance dans les réactions de ses proches, il en prend au contraire dans celui du lecteur. 

Fidèle à une certaine tradition toute britannique où le littéraire l’emporte sur les effets de narration, la prose de Graham Joyce dissout l’action dans une ambiance palpable et le rythme omniprésent n’est nullement celui du développement, mais bien la résultante d’une écriture d’une précision d’horloger. Le récit mélancolique jouit pleinement de cette plume talentueuse qui, en douceur et fluidité, donne vie aux personnages ainsi qu’à un doute légitime qui s’insinue sournoisement dans l’esprit du lecteur. Un texte subtil et surtout mature, totalement affranchit des convenances éculées des univers féériques. Un récit qui jusqu’à sa conclusion est tellement bien amené, qu’il subjugue. 


 

Cette première découverte de l’oeuvre de Graham Joyce avec « Comme un roman » fut pour moi une révélation. Voici un excellent roman qui vous mène par le bout du nez et ne vous raconte pas ce que vous vous attendiez à trouver – Ce qui ne plaira peux être pas à tout le monde-. D’ailleurs, si vous cherchez de la magie ici, elle est avant tout dans l’écriture. Ce récit adulte, hors des sentiers conventionnels d’un genre sûrement trop usité, est mené avec brio et dynamite mes attentes en la matière. Il est certain que d’autres romans de Graham Joyce, viendront s’ajouter à mes prochaines lectures, et pourquoi pas me pencher encore plus sur ce pan de la littérature britannique qui aime tant jouer avec les perceptions. 

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