Black-out

Multirécidiviste des grands prix littéraires US de la Science-Fiction, Connie Willis enfonce un peu plus le clou avec ce diptyque qui obtint les trois prestigieux prix Hugo, Nébula et Locus, s’il vous plait ! Un palmarès remarquable qui engendre chez le lecteur de très grandes attentes, d’autant que ce « Black-out » reprend les thèmes qui firent la réussite des romans précédents. Semblable et cependant unique, ce roman fleuve qui se conclut< avec le second volume « All clear » n’est pas seulement un pavé dans le cours de l’histoire, mais une immersion totale dans cet épisode héroïque de la vie des londoniens que fut le Blitz. 



  

Bragelonne, 2012
Bragelonne,
2012

Oxford, fin du XXIème siècle : la gloire des historiens se construit désormais grâce aux voyages dans le temps. Redoutable d’efficacité, le procédé met au rebut toutes les recherches menées jusqu’alors, propulse l’étude de l’histoire jusqu’à l’analyse ethnologique et transforme les historiens en véritables agents de terrain. Désormais, étudier l’histoire, c’est la vivre, se fondre dans la masse, côtoyer les protagonistes. 
 
Trois étudiants s’apprêtent à vivre cette incroyable expérience : Michael Davies, lui, compte se rendre au côté des héros anonymes de l’évacuation de Dunkerque ; Merope Ward au chevet des enfants londoniens évacués en 1940 ; Polly Churchill, quant à elle, envisage de se reconvertir en vendeuse en plein cœur du Blitz. Pour effectuer ces sauts dans le temps, ces plongées dans le siècle précédent qui n’ont en commun que l’Angleterre de 1940, trois longues préparations, minutieuses et appliquées, sont nécessaires. Mais l’excitation du départ et les dernières exigences du Professeur Dunworthy, leur charismatique et incontournable maître de conférence, viennent chambouler les ultimes préparatifs : ne vont-elles pas porter préjudice à ces trois néo-historiens qui s’apprêtent tout de même à aller se jeter au cœur d’une guerre, voire dans l’un des épisodes les plus dangereux (si ce n’est le plus meurtrier) des annales de la Grande Bretagne ? 
 

J'ai lu, 2014
J’ai lu,
2014

Ce voyage est capital pour eux, mais ô combien périlleux, sachant qu’ils ne sont pas coutumiers des habitudes de ce siècle passé, qu’ils connaissent l’issue de chaque bataille, et qu’aux yeux des sujets du roi George VI, tous ces « détails » les feraient immédiatement passer pour des espions allemands. Souci de discrétion mis à part, on trouve également chez nos héros cette angoisse de modifier le cours des choses : certes, 40 années de voyages temporels les ont précédés et tout semble affirmer qu’aucun historien ne peut influer sur le cours de l’histoire (ici aucun battement d’ailes de papillon ne déclenche de tsunami à l’autre bout du monde, ou du temps), cependant le doute s’installe. Ce dernier ne quitte plus nos trois protagonistes qui, très vite, jouent d’une malchance troublante : en effet, aucun des trois ne peut plus utiliser son point de transfert, l’ultime issue pour un retour au XXIème siècle. 
 
 

Lorsque s’achève ce premier opus, péripéties et coups du sort ont finalement permis à nos trois jeunes aspirants historiens, initialement partis chacun de leur côté, de se retrouver. Ils sont désormais unis au cœur du Blitz, dans un Londres quotidiennement bombardé, qui promet d’être l’endroit le plus dangereux pour leur survie mais qui, paradoxalement, représente leur dernière lueur d’espoir, puisque Londres demeure la plus grosse attraction des historiens qui pratique le voyage temporel. 
 
Si le thème du voyage temporel pourrait sembler être une excuse pour réussir un somptueux roman historique, il n’en est pas moins l’un des ressorts majeurs de cette réussite. Ici les trois héros sont bel et bien de flagrants anachronismes, obnubilés par le besoin de repères historiques, repères que tous les manuels potassés jusqu’alors ne suffiront pas à satisfaire totalement. Alors que chaque bombardement, chaque bataille majeure, chaque décision politique sont attendus voire redoutés par le trio, la vie des londoniens suit son cours. Le fleuve de la grande Histoire est, quant à lui, un courant puissant et chaotique qui emporte notre malheureuse équipée. 
 

Bragelonne, intégrale, 2015
Bragelonne,
intégrale,
2015

Il est incontestable que Connie Willis est captivée par cette période et qu’elle a amassé une somme considérable de données pour coller à la réalité. Il est tout aussi incontestable qu’elle brille à nous retranscrire ce colossal travail, mais ce qui est le plus admirable dans son adaptation, c’est que son récit jouit d’une cohérence à toute épreuve. Ici le contexte historique joue le faire valoir au récit, l’enrichit et le pare d’atours captivants. 
 
Fiction romanesque par essence, « Black-out » peut s’enorgueillir de sa dimension historique tout comme de son attachement au fantastique, pourtant c’est du côté du thriller que l’auteur est allé chercher ses procédés stylistiques. L’urgence qui monopolise l’esprit des protagonistes, les nombreuses pistes suivies alternativement ainsi que le cliffhanger qui conclut systématiquement chaque chapitre, sont autant de manières de jouer sur le suspense. Le Blitz tient lui-même un rôle aussi évident qu’essentiel dans la mise en place de cette angoisse latente. Le procédé du suspense est, littérairement, souvent discutable, mais Willis en fait un usage quasi-parfait. La monté en puissance de l’angoisse, et cette impression tenace qu’une bombe va bien finir par nous tomber dessus s’impose très vite comme une évidence alors la raison nous souffle que si cela arrivait vraiment, le roman s’achèverait aussi surement. 



 
Si la méthode laisse à penser que « Black-out » flirte avec le Page-Turner par certains procédés, comme la rigueur narrative affichée et la redondance volontaire des enjeux, alors admettons qu’il s’agit du meilleur en la matière. Une réussite insolente et totalement méritée au vu de la qualité implacable du travail de son auteur. La conclusion de cette lecture est d’une limpidité flagrante car il est inévitable de se jeter dans la lecture du second dès celui-ci achevé. 
 
Combien de temps faudra-t il à nos trois héros pour déjouer le piège de l’Histoire ? 

3 commentaires Ajoutez les votres
  1. Oui, et je te souhaite autant de plaisir que moi. Black-out est un roman « énorme » et qui ne devrait faire peur à personne.

  2. Je l’ai dans ma PAL depuis sa première sortie….. Faut vraiment que je le lise, et ta critique donne envie de foncer dessus!
    Merci pour ce coup de boost avec cette belle critique. 🙂

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